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03/01/2011

Le chant des bergers


Entre un berger corse qui s’appelle et Gérard et un berger basque qui s’appelle Dimitri, il y a tellement de différences, qu’on ne peut absolument pas les confondre. Tout d’abord le berger corse traverse la montagne à pied par le GR20, qui comme chacun le sait est le plus acrobatique de tous les chemins à chèvres ; tandis que le berger basque garde ses moutons perché sur des échasses, prêtées par son voisin landais, afin de surveiller les ours, qui comme chacun le sait, préfèrent barboter un mouton que dévorer du miel. D’autre part le berger corse ne porte pas de béret et son chien ne lui colle pas aux talons. Quand au berger basque, ne lui chantez jamais « oh catarinetta bella chi chi » ou « petit papa noël », car il déteste Patrick Fiori, autant que Napoléon.

Par contre tous les deux aiment à se retrouver entre copains, en assemblées fraternelles pour chanter des polyphonies, et moi, ça me fait craquer ! Car, qu’il y a-t-il plus viril que ces hommes debout, torse bombé, s’appliquant à chanter, une main sur l’oreille ! Quoi de plus bouleversant que ces chanteurs portés par leur terre ! Quoi de plus poignant que ces mots d’une langue inconnue ! Quoi de plus touchant que ces gaillards taillés comme des guerriers, entrelaçant leurs voix jusqu’à fusionner, pour se livrer sans retenue à leurs émotions !

Moi qui ai bien connu Gérard avant de rencontrer Dimitri, je peux vous assurer, qu’il n’y a rien de mieux qu’un berger polyphonique pour vous émouvoir. Cependant, si vous habitez Landerneau, si vous avez épuisé vos cinq semaines de congés payés, tous vos RTT, ainsi que la réduc annuelle de la SNCF, vous pouvez toujours aller faire un tour sur les monts d’Arrhée ; avec un peu de chance vous rencontrerez un berger breton nommé Helmut, qui avec ses copains, vous chantera un « Kan Ha Diskan »

Pour en savoir plus :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Kan_ha_diskan

http://www.youtube.com/watch?v=nQY5m1BnqzM

27/06/2009

Peurs


Cachée derrière son livre, je n’entends que sa voix, une voix appliquée pour traduire l’atmosphère. Je ne vois que ses mains, qu’elle agite pour ponctuer sa lecture. Quand il a tiré en direction de la grille, elle a pointé son index vers moi et j’ai eu soudain très peur. Si j’avais pu, j’aurais levé les bras vers le ciel pour me rendre.


Elle continue la lecture, les doigts cramponnés aux bords du livre, crispés par l’angoisse, suspendus en attente. Je vois ses ongles blancs, longs, recourbés comme les serres de l’aigle. J’ai peur que l’assassin me trouve, caché dans ce recoin de l’entrepôt, moi le témoin à abattre. Je suis ce témoin innocent, du roman qu’elle me lit. Celui qui a vu ce qu’il ne devait voir. Je voudrais fuir ou me défendre, mais je reste là immobile, terré sous un tas de détritus, dans l’entrepôt désaffecté.


Une main quitte le rebord du livre, dessine une courbe, comme celle de l’allée où je vois le tueur avancer lentement dans ma direction. La perle de la bague a lancé un éclat, je tremble. C’est le bout du révolver pointé à ma recherche, qui dans l’obscurité renvoie la lumière venue de l’extérieur. Il s’approche, je ne dois pas bouger, il passe, il est passé. Je sursaute, derrière moi, la porte vient de claquer.


Elle a refermé le livre, car l’infirmière vient d’entrer dans ma chambre. Elle s’apprête à partir, moi je voudrais me lever pour la remercier et lui serrer la main. Mais je reste là immobile et muet, cloué à mon fauteuil, mes mains inertes posées sur mes genoux. Elle reviendra demain poursuivre sa lecture. Moi, jusqu’à demain je vais rester dans ma peur de ce qui m’attend, derrière la porte.


L’infirmière a débloqué le frein de mon fauteuil. Après quelques manœuvres, elle me conduit sur un couloir qui n’en finit plus de tourner. Je ne sais pas où elle m’emmène, nous avançons au rythme de ses pas, qui claquent sur le carrelage. Là bas, un éclair appel mon regard. C’est la plaque d’une porte, qui renvoie la lumière venue du plafonnier. Une plaque qui indique « Docteur Moreau » et au dessous « neurochirurgien ». L’infirmière m’annonce « C’est lui qui suit votre dossier ». J’ai froid ! Puis elle ajoute « Vous avez rendez-vous demain pour les résultats, mais pour l’heure il reste encore quelques examens à terminer ». Je tremble !


C’est là, demain, derrière cette porte, c’est là que je vais découvrir ce qui m’attend. J’ai peur !


16/02/2009

Entend qui peut !


Lui - Oh Isabelle ! Comme je suis content de te voir. Je peux m’asseoir à ta table ? Je pensais à toi justement. As-tu un moment à me consacrer ? Je voudrais te faire une proposition.


Moi - Excusez-moi, mais vous devez vous tromper, je ne suis pas…


Lui - Ah ! Qu’est-ce qu’ils font comme bruit ceux là, nous aurions dû choisir une autre table. Bon, je voudrais reprendre avec toi ce projet. Tu te souviens, je t’en ai déjà parlé.


Moi - Euh ! Non. Vous parlez de quelqu’un d’…


Lui - Souviens toi de mon projet ! Celui concernant le jumelage avec un village inuit. Les Inuits en ce moment ça se vend bien, alors tu vois, je fonce. J’ai bien avancé, mais j’ai besoin de toi pour le budget. Tu comprends, moi et les chiffres…


Moi - Je vous assure que je ne suis pas du tout la personne à laquelle vous pensez.


Lui - Oui c’est bien ça ! Alors voilà, avec les problèmes de couche d’ozone, on s’intéresse beaucoup à ce qui se passe au pôle nord et en ce moment, les Inuits, c’est devenu le truc à la mode. On peut s’adresser à la mairie et au département pour obtenir des subventions. J’ai déjà pris les contacts, mais il faut établir un budget prévisionnel. Oh s’il vous vous plait ! Est-ce qu’on peut avoir un peu de calme.


Moi - Je vous répète, je ne suis pas Isabelle et je n’y connais rien en matière de budget prévisionnel.


Lui - Merci Isabelle, tu me sauves. Car pour moi tu sais, les budgets prévisionnels c’est du chinois. Ah c’est fou ce qu’il est difficile de s’entendre au milieu d’un tel vacarme. Oh ! Jérôme tu me sers un café ? Merci. Et un autre pour Isabelle. Merci de faire vite Jérôme, nous sommes pressés.


Moi - Mais je vous jure que je ne suis pas Isabelle et je ne bois pas de…


Lui - Parfait Isabelle, je sens qu’on va s’entendre tous les deux. Je vois que tu as déjà tout compris. C’est vraiment merveilleux de travailler avec toi. Oh là ! Il est 11 heures, je devrais déjà être rue Didot, je ne peux pas attendre. Tant pis pour le café, je file. Je compte sur toi.


Moi - Mais je vous assure…


Lui - Oui comme d’habitude ce sera parfait. Appelle-moi dès que tu es prête, je te filerai le dossier. Moi il faut vraiment que je parte.


Il m’embrasse sur la joue et s’en va en courant, me laissant avec les deux cafés à boire et à payer. Moi qui ne prends que du thé.



12/11/2008

D’une rive à l’autre


C’était au cours d’un de ces merveilleux printemps de Prague, quand les jours rallongent et les jupes raccourcissent.

Au café Zarka situé au carrefour de la rue Koprova et du passage Muisha, une femme occupait une table située un peu en retrait des fenêtres, mais cependant suffisamment bien placée pour lui permettre d’observer à la fois l’animation de la rue et les allées et venues dans la salle. Elle était assise jambes croisées, un livre de Kafka ouvert sur le genou, une tasse de café posée sur la table près d’elle. De temps à autre, d’un geste précis elle prenait la tasse, la portait à ses lèvres pour en boire une gorgée et la reposait sur la soucoupe. Puis elle jetait sur la salle un regard circulaire, qui se prolongeait par delà la fenêtre jusque dans la rue. Et sans interrompre son mouvement, elle inclinait la tête pour voir plus loin, vers le fond du passage Muisha. Elle s'arrêtait un instant, comme suspendue à ce point précis où le passage disparaît pour redescendre de l'autre côté vers le boulevard Lispadù. Enfin, reprenant le même rythme, ses yeux revenaient se poser sur la page vingt cinq du livre de Kafka. Cela faisait déjà plusieurs fois qu’elle relisait la même page sans réussir à s’y intéresser vraiment. Alors, elle recommençait, une gorgée de café, un regard circulaire de la salle vers la rue, s’inclinait pour mieux voir le fond du passage et à nouveau revenait à la même page.

Accoudé au bar du café Zarka, un peu en retrait sur le coté mais cependant suffisamment bien placé pour voir les allées et venues de la rue et celles de la salle, un homme buvait une bière. Son bras droit reposait sur le zinc, de sa main il tenait le verre, tandis que de sa main gauche il caressait machinalement sa barbe. De temps à autre, il portait le verre à ses lèvres, buvait une gorgée de bière et le reposait lentement, pendant que ses yeux se noyaient dans les jambes des femmes qui arpentaient la rue, telles des compas. Du regard il en saisissait une paire qui descendait la rue Koprova tournait à l’angle et s’engageait pour disparaître au fond du passage Muisha. Puis il en percevait une autre revenant en sens inverse et l’accompagnait jusqu’à ce qu’elle disparaisse à son tour. Et chaque gorgée de bière marquait le deuil de ces multiples abandons.

C’est au cours de son dixième regard circulaire dans la salle du café Zarka, qu’elle remarqua l’homme du bar un verre de bière dans une main, se caressant machinalement la barbe de l’autre et dont les yeux concupiscents étaient rivés sur les jambes des passantes. Juste avant de reprendre son mouvement de rotation, elle croisa un regard affolé d’avoir perdu les superbes jambes gainées de soie lavande qui venaient d’entrer au numéro 18 bis de la rue Koprova. Lorsqu’elle s’inclina pour regarder vers le fond du passage Muisha, elle était troublée. Quand elle relut pour la onzième fois la page vingt-cinq du livre de Kafka, elle pensait à Charles Denner dans « l’homme qui aimait les femmes », le film de François Truffaut. En lisant la page vingt-six ses sentiments pour l’homme du bar évoluèrent. Toute à ses pensées elle alla jusqu'à lire la page vingt-sept sans même s’en apercevoir. Et lorsqu’elle repris son regard circulaire et son mouvement de rotation vers le fond du passage Muisha, elle en était arrivée à se dire qu’un homme qui aimait à ce point regarder les femmes ne pouvait pas être un homme mauvais. Inconsciemment elle souleva le livre pour dégager son genou et sa jambe croisée se mut soudain dans un léger balancement qui attira le regard de l’homme du bar. Cependant elle ne s’en aperçut pas car elle était plongée dans la douzième lecture de la page vingt-cinq du livre de Kafka.

Lorsqu’il en fut à sa trentième gorgée de bière et autant de deuils, le regard de l’homme accoudé au bar du café Zarka fut attiré par un léger mouvement à l’intérieur de la salle et il cessa un instant de se caresser machinalement la barbe. Une douce émotion le saisit lorsqu’il découvrit la femme qui occupait une table située un peu en retrait des fenêtres et qui assise jambes croisées, lisait un livre de Kafka en buvant un café. Mais curieusement ce n’était pas ses jambes qui l’attiraient. Quelque chose se dégageait d’elle qu’il ne savait exprimer. Il remarqua son regard circulaire sur la salle qui se prolongeait par la fenêtre jusque dans la rue, son mouvement d’inclination pour mieux voir le fond du passage Muisha et le retour vers son livre. Lorsqu’il l’eut observée un moment il s’aperçut qu’elle lisait toujours la même page et cela l’intrigua. Quelle était cette anxiété qui lui fronçait le visage ? Et pourquoi sans cesse ce regard vers le fond du passage ? Elle devait sûrement attendre quelqu’un, un homme certainement. Qui pouvait être assez mufle pour se faire attendre ainsi ? Comment pouvait-on manquer à ce point de respect ? L’homme accoudé au bar du café Zarka sentit la colère monter en lui et il commanda une quatrième bière pour se calmer. Tout à son observation il remarqua qu’elle faisait claquer ses ongles contre ses dents, ce qu’il pris pour un geste d’impatience qui lui rappelait, lui rappelait,….

Après avoir scruté la rue pour la douzième fois, elle se préparait pour une treizième lecture de la page vingt-cinq du livre de Kafka, lorsqu’elle aperçut enfin une grande et belle femme toute vêtue de cuir qui descendait le passage Muisha avec élégance. Elle avala rapidement la dernière gorgée de café, referma le livre qu’elle fourra dans son sac après en avoir corné la page vingt-cinq. Elle se leva et sortit d’un pas vif qui fit virevolter les godets de sa jupe courte.

Reposant son verre vide, les yeux embués par l’ivresse de l’alcool et de la géométrie, il eut du mal suivre cette paire de jambes qui se précipitait vers la sortie car il en regardait une autre, qui moulée dans un pantalon de cuir descendaient le passage avec d’élégance. Dans le mouvement circulaire qui ramenait son regard vers son verre vide, il croisa l’horloge qui indiquait 17 heures. Il se rappela soudain qu’à ce moment précis, il avait rendez-vous avec sa fiancée au café Slavia de l’autre coté de la ville. Elle allait certainement s’impatienter en faisant claquer ses ongles contre ses dents. Il commanda une cinquième bière se disant qu’elle serait la dernière.