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17/09/2011

Le bistrotier de la rue Didot


Prétendre que je ne verrai que lui, ça alors ! Remarquez, avec un prénom pareil, ça doit se voir ! Car vous en connaissez beaucoup vous, des Philibert ?

Je crois d’abord que c’est juste le pseudo, qu’il a choisi en souvenir des vacances de son enfance à Saint Philibert, comme d’autres choisissent Brévin en mémoire de leurs étés au bord de l’océan ou Nazaire juste en face de l’autre coté de l’estuaire. Mais Philibert comme prénom ! Moi, je vois tout de suite le genre Tintin et j’imagine un gars en culotte de golf avec ses chaussettes blanches. Alors, vous pensez bien qu’être invitée pour un verre avec Tintin, sur le coup ça ne m’emballe pas tellement et j’hésite avant de répondre.

Et puis je me fais la remarque, qu’il n’a pas du tout la voix de Tintin. Sa voix à lui, c’est une voix très grave. Tenez ! exactement celle de Monsieur X, vous savez, celui qui chaque samedi sur France Inter, dévoile avec un timbre à vous donner des frissons et la chaire de poule, les sombres histoires et les dessous de la politique, que l'histoire officielle a curieusement passés sous silence.

Mais je vous entends d’ici vous demander, comment je reconnaîtrais la voix de Tintin, vu qu’il ne parle qu’avec des bulles ? Et à mon tour je vous interroge « Avez-vous remarqué sa bouche ? C’est juste un petit trou sans lèvres ! Dites-moi comment avec une telle bouche, on peut parler de cette voix chaude et grave à vous faire monter la libido dans l’instant ? » Ainsi donc la voix de Philibert me fait oublier son prénom et j’accepte le rendez-vous.

« Je vous attendrai à 18 heures précises au bistrot à vin de la rue Didot » ajoute-t-il de sa voix profonde et feutrée. « Mais comment je vais vous reconnaître ? » lui dis-je. « Vous ne pouvez pas me rater ! », me répond-t-il, « vous ne verrez que moi ! ». Puis il me salue et raccroche.

Ca alors, Je ne verrai que lui ! Mais pourquoi ne verrais-je que lui ? Première hypothèse : c’est un prétentieux qui ne doute pas de lui. Deuxième hypothèse : il s’habille à la mode de l’époque Philibert : monocle et col dur, montre à chaînette et canne à pommeau sculpté. Là je suis prête à renoncer !

Mais vous ai-je déjà dit que je suis curieuse ? Non, et bien sachez que le jour dit, à 18 heures précises, je me présente devant le bistrot à vin de la rue Didot. Je pousse la porte, personne ! D’une direction indéterminée me parvient l’air sifflé de la Traviata. J’avance vers le bar, ça vient de derrière. Je reconnais « Libiamo ne'lieti calici ». Je contourne le bar, l’air se rapproche. Et soudain, de la trappe ouverte sur la cave, émerge une tête rasée, puis une caisse de bouteilles posée sur une épaule et enfin un grand corps enveloppé d’un large tablier bleu. Il est maintenant devant moi, s’arrêtant juste après le « Godiamo, la tazza, la tazza e il cantico » du deuxième choeur.

C’est lui, Philibert le bistrotier de la rue Didot. Je ne vois que lui ! Et pour cause : il est seul, vu que nous sommes lundi et que c’est jour de fermeture au bistrot.

Cela fait un moment que je suis en train de vous raconter ma rencontre avec Philibert et si je vous donne tous les détails, c’est parce que Philibert, c’est pas un gars comme les autres. D’abord parce qu’il s’appelle Philibert, ensuite parce qu’il est bistrotier, et pas n’importe où ! Il est bistrotier sur la rue Didot. Un petit bar à vin, fréquenté par les bobos du 14ème, au sortir d’un ciné à l’Entrepôt, ou d’une réunion de soutien pour la sauvegarde de la rue des Thermopyles, à moins que se ne soit en revenant de planter un pied de tomate olivette, sur leur parcelle de jardin partagé, dans le Square du Chanoine-Viollet.

Pour ce qui est du troquet, je suppose que vous n’aurez pas de mal à imaginer, le lieu : une grande vitrine en fer forgé rétro, un vrai zinc en cuivre étamé, des tableaux noirs avec le tarifs écrits à la craie, des tables et chaises bistrot, sans oublier le vieux plancher sur lequel mon Philibert étale la sciure humide avant de balayer. Un authentique café pour amateurs de convivialité alternative et biodégradable, avec baguette de lecture pour accrocher le Canard, Politis et le Monde diplo. Et au milieu de ce décor, mon Philibert avec sa tête rasée, son crayon coincé derrière l’oreille et son large tablier bleu, avec sa poche ventrale d’où dépasse un carnet de commandes. Moi, ce que j’aime chez Philibert, c’est son sens du paradoxe qui va de sa propension à développer des idées novatrices et révolutionnaires, à sa fidélité envers une esthétique traditionnelle et classique. Rappelez-vous, qu’au moment où je le rencontre, il siffle la Traviata, un air qui a quitté le top 50 depuis longtemps !

Accoudée au bar, je l’observe débouchant rien que pour moi, un gewurztraminer vendanges tardives, qu’il verse avec délicatesse dans de grands verres à pied. Je profite de l’instant car tout est délicieux : son accueil décontracté ; son regard plongé dans le mien, au moment où nos verres se rencontrent ; nos nez pointés vers le liquide à la robe dorée ; le parfum de fruits jaunes, de tilleul, de caramel et de rose ; l’entendre déguster lentement, comme s’il s’en rinçait la bouche. Car pour que chaque papille profite de tous les arômes, il fait tourner le vin, tout en aspirant un peu d’air afin de l’aérer, « et ça fait des grands flchss » tout doux à mon oreille.

Je m’exerce à mon tour, je découvre avec maladresse, le goût de pêche sur le palais, les saveurs poivrées à l’intérieur des joues, le piquant sous la langue et l’arôme de litchi au dessus. Et je fais moi aussi « des grand flchss » en noyant mon regard dans celui de Philibert. Une goutte s’est échappée aux commissures de mes lèvres, qu’il vient cueillir sur mon menton avec sa langue. Nos bouches se rejoignent, nos langues se mélangent ; et d’une papille à l’autre, le vin se réchauffe, que nous aérons ensemble dans un duo de « flchss », avant de l’avaler. Puis nos bouches se séparent, l’instant d’une autre gorgée, pour mieux se retrouver. Et nos langues baignées dans les saveurs épicées de ce millésime caniculaire, puisent la légèreté et la puissance d’une matière épanouie, qui s'achève sur une finale délicatement caramélisée.

Le lundi suivant nous dégustons un Mercuray 1999, le meilleur millésime depuis 1947. Robe pourpre, belle larme, nez de cerise et petits fruits des bois. Pour Philibert qui m’aspire la langue en même temps qu’un peu d’air, la matière est à la fois délicate et expressive, elle nous réserve toute son élégance et sa finesse en fond de bouche.

Le lundi d’après, Philibert opte pour un Côte-rôtie 2000 Nez expressif de cassis, de violette, d'épices et de belle terre avec des notes animales. La bouche est parfaite, avec une belle construction reposant sur une minéralité et des tanins parfaitement intégrés. La finale est très longue comme la langue de Philibert qui vient s’immiscer entre mes lèvres.

De lundi en lundi, nous goûtons les Bourgueil, Côte de Buzet, Minervois, Saint Emilion, et autres Médoc, Juliénas et vin d’Arbois. C’est ainsi que maintenant, je dompte une attaque franche et j’apprivoise une autre plus fuyante. Je tempère un développement robuste et toise un autre charpenté. Je m’émeus d’une larme liquoreuse, je me réjouis d’une jambe marquée et je savoure une cuisse moelleuse. Mais c’est sur un final étoffé, que je jouis en fond de bouche.


27/08/2011

La 4L et le mécanicien

Mon cher Jérôme ! Permettez que je vous appelle Jérôme ? Car depuis tant d’années que vous me soulevez le capot avec lubrifiance et mécanicité, mon moteur a accumulé une immense tendresse pour vous. Vous n’imaginez pas le désir qui monte à travers mes durits, allume mes bougies et titille mes culbuteurs, dès que je vous aperçois. Emergeant de la fosse dans un coin de votre garage et vêtu de votre marcel aux couleurs incertaines, vous alarmez mes voyants de contrôle.

Mon cher mécanicien, souvenez vous de l’année dernière, lorsque ayant coulé une bielle, vous m’avez redressé le vilebrequin et rectifié le cylindre. Ô Jérôme ! Vos grandes mains poisseuses sur mes pistons et l’odeur de cambouis mêlée à votre sueur, m’ont chaviré la culasse.

Jérôme, lorsque vous frôlez ma carrosserie, avant de vous glisser sous ma jupe, pour aller me dévisser le carter et qu’ensuite, vous me refaites les niveaux, oui Jérôme, dans ces moments là, j’embraye pour vous de la calandre au pot d’échappement et tous mes clignotants s’affolent.

Lorsque avec votre cric vous me soulevez le châssis, pour aller tester mes amortisseurs, ô Jérôme, j’ai les cardans qui vrillent, les vitesses qui broutent et mon filtre à air se met à tousser. Et quand vous recalez mes coussinets, quand vous réglez mes injecteurs, quand vous me lustrez l’arbre à cames, ô oui Jérôme ! mes vis platinés perdent la tête dans le delco, mon différentiel n’emmêle dans les transmissions et je perds le contrôle de mes freins.

Au milieu de vos jeunes clientes, toutes équipées de systèmes ABS, d’airbags, et de dispositifs électroniques sophistiqués, je sais que je ne fais pas le poids. Mais je sens bien Jérôme, que vous en pincez pour ma simplicité toute mécanique, ma boite à quatre vitesses, mon alternateur à charbon et mon starter à glissière.

Mon mécanicien bien aimé, dépoussiérez-moi encore les plaquettes, retendez mes courroies, rodez-moi les soupapes, enjolivez mes jantes et recotez-moi l’argus.

Votre petite 4L bleue 256 TS 44, qui vous aime automobilement.

14/06/2010

Le laveur de vitres


Quand Abdelatif Benali sonne à la porte de Katia Bronskaïa comtesse de la Ferrière, il est inquiet. Cela fait maintenant vingt ans qu’il vit en France, où il exerce son métier de laveur de vitres sur toutes sortes de bâtiments : de la tour au simple pavillon et de l’usine au grand magasin. Cela fait vingt ans qu’il manie l’éponge sur des surfaces vitrées de toutes dimensions, vingt ans qu’il dirige ses raclettes, suspendu par un harnais au bout d’une corde ou accroché dans une nacelle. Cela fait vingt ans qu’il négocie avec des commerçants, des banquiers, des industriels et des politiciens de toutes sensibilités. C’est vous dire s’il connaît son métier ! Mais c’est la première fois qu’il se présente chez des aristocrates et les us et coutumes de ce monde là, sont un mystère pour lui. S’il avait eu le temps il se serait informé, comme il le fait toujours, car Abdelatif ne laisse rien au hasard. C’est d’ailleurs grâce à cette rigueur et à la qualité de son travail, que l’entreprise Benali de la rue Didot prospère depuis vingt ans.

Maintenant, devant la porte de Katia Bronskaïa, Abdelatif Benali repense à cet appel téléphonique, qui l’a amené à bouleverser son planning. La comtesse de la Ferrière donne une soirée pour fêter l’arrivée du printemps et toutes les surfaces vitrées de la maison doivent être impeccablement nettes, afin de laisser passer la lumière du renouveau. Il a déjà suffisamment de travail comme ça et il aurait refusé s’il n’y avait eu cette voix ! Une voix, tantôt profonde et grave pour exprimer l’urgence, tantôt fraîche et légère pour l’inviter à accepter. Une voix douce et suave, une voix envoûtante, qui a touché en plein cœur, le laveur de carreaux. Et le voilà à présent, avec son matériel autour de lui, pressant sur la sonnette, devant la porte de l’hôtel particulier. Quelques instants plus tard, une soubrette l’introduit dans le vestibule. Quelques instants encore et la comtesse apparaît vaporeuse, au sommet de l’escalier, dans la mousseline blanche de son déshabillé.

Il la regarde descendre et son cœur bat à tout rompre. Vite ! trouver ce qu’il faut dire et faire dans une telle situation ! Quelques marches les séparent encore, mais déjà Katia Bronskaïa tend vers Abdelatif sa longue main fine. Une image lui vient, échappée d’un quelconque film et il s’en empare, comme il le ferait d’une bouée de sauvetage. Ainsi, lorsque la souriante comtesse de la Ferrière le rejoint sur le plancher, c’est un genou à terre qu’il reçoit la main offerte et avec la plus grande délicatesse, il la porte à ses lèvres pour y déposer un baiser sonore autant que généreux.
- Madame, ji mi tiens à voutri disposition pour le nittoyage di tous vos carreaux ! lui déclare-t-il avec un léger reste d’accent de son pays natal, dis-moi ci que ji dois faire et ji ti li fais tout di suite !

Katia Bronskaïa ne bouge pas, sa petite main fragile contenue dans une poigne virile. Elle vit pleinement le contact des lèvres humides écrasées sur sa peau et le souffle chaud remontant le long de son poignet vers son bras. Elle est là debout, la tête légèrement en arrière, la bouche entr’ouverte, les yeux fermés. Une onde de frissons parcourt son corps tout entier. Elle resserre son sexe sur son désir. Elle vibre, elle va crier, elle se retient. Un « oh !» à peine perceptible, s’échappe de ses lèvres, que le laveur de carreaux n’entend pas, tout occupé qu’il est, à admirer une si jolie main. Une main blanche et parfumée, une main lisse et douce, c’est donc cela une main aristocratique !

Lorsque Katia Bronshaïa la récupère lentement, Abdelatif Benali est rassuré, il sait qu’il a eu la bonne intuition.


14/02/2010

Un métier trop bien !


Aparté en fond de classe de troisième, pendant l’intervention de la conseillère d’orientation.

- Femme de Président, c’est trop bien comme métier ! T’es invitée partout, tu vois plein de gens célèbres et tu passes à la télé. Tu fais aussi des voyages en avion, pour aller voir les femmes des présidents des autres pays du monde.

- Oui mais c’est fatigant !

- Un peu, mais tu peux te lever tard. Vu que tu travailles là où tu habites, t’as pas besoin de prendre le métro et en plus t’as un chauffeur qui t’attend toute la journée. T’as aussi une femme de chambre qui fait ton lit, lave ta baignoire et range les habits qui traînent.

- Oui mais c’est pas un métier !

- Mais si, c’est un vrai métier. Le matin, si t’as réussi à te lever, tu vas dans les hôpitaux, les crèches et les maisons de vieux, pour demander aux gens si ils sont contents. L’après-midi tu vas aux défilés de mode, pour boire le thé avec les mannequins et les stars que tu connais. Tu réponds aux questions des journalistes, sur c’est quoi les petits mots d’amour de ton mari et sa marque de montre préférée. Tu peux aussi chanter pour les tremblements de terre. Tu peux encore faire des clips, que tu vends aux pauvres pour donner à manger aux restos du coeur.

- Oui mais faut savoir chanter !

- Non faut juste que tu soyes belle, pour faire honneur à ton pays. Ils te donnent même des habits, pour faire montrer au Monde l’élégance de la grande couture française. Ils te donnent par exemple des grandes marques de chez Zara ou H&M et toi, t’as le droit de pas vouloir mettre du Tati ou de la Halle aux vêtements. Comme ça les gens qui te voyent, ils disent « qu’est-ce qu’elle est belle la femme de notre président de la France ! » et ils pensent tout bas « elle est vraiment plus belle que son mari ! ». Des fois, y en a qui pensent tout haut « comment il a fait pour trouver une femme aussi belle ? »

- Oui mais faut être belle !

- Un petit peu quand même. Mais c’est pas grave si t’es pas tout à fait belle, parce que tu peux te faire refaire par les chirurgiens des stétiques. Ils te montrent un catalogue et tu choisis tout qu’est-ce que tu veux changer.

- Oui mais ça coûte cher !

- Ça coûte cher, mais tu peux demander les bourses et faire un emprunt. De toutes façons, après quand t’es devenue femme de président, t’as plus besoin de rembourser tes emprunts. C’est remboursé automatiquement.

- Oui mais des présidents y en a qu’un et il a déjà une femme !

- Oui mais il est juste en CDD, après y en aura un autre. Et puis au début, tu peux être femme de petit président, comme les présidents des villes ou des départements. Tu peux même être femme de président d’un autre pays. Ça fait bien pour un président d’avoir une femme qui parle avec un accent étranger. Ça fait genre et les gens ils te kiffent grave !

- Oui mais il faut aussi des diplômes !

- Oui, il faut le bac !

- !!!

- S’il vous plait Madame le conseillère d’orientation ! C’est quel bac qui est le mieux pour faire femme de président ?


19/12/2009

Ils n’ont jamais gardé les vaches ensemble.


Ils n’ont jamais gardé les vaches ensemble, mais de nos jours, qui garde encore les vaches, alors qu’il suffit juste de brancher la clôture électrique, pour qu’elles se gardent toutes seules ? Il a donc branché la clôture électrique et les voilà tous deux partis à la recherche d’une meule de foin, afin de batifoler au milieu des herbes sèches. Cependant à l’heure du round baller, allez donc trouver une meule de foin, capable d’accueillir un couple d’amoureux ! Vous les imaginez, tous les deux perchés en équilibre sur une balle ronde, se conjuguant dans des postures acrobatiques ! Optant pour des jeux simples, ils ont préféré partir plus loin, caracoler tous nus dans la rivière. Là c’était les algues vertes, les rejets nitriques et les effluves nauséabondes qui les attendaient. Déçus, mais pas dépourvus, ils se sont rhabillés et il l’a emmené faire un tour sur son tracteur.


Un magnifique tracteur vert de cent cinquante chevaux, avec fauteuil à suspension pneumatique, son stéréo Hi-fi, cabine insonorisée, air conditionné et vitres teintées. Ils se sont fait tout les Beatles remasterisés en fanant le pré de la grande Noue, cinq hectares, soixante quinze ares et douze centiares. Tantôt c’était lui qui était aux commandes, tantôt c’était elle. A la fin, l’herbe était en vrac et totalement fanée, tandis qu’elle était toute fraîche et complètement emballée. Et puis ce fut l’heure de la traite.


Elle se faisait une joie de presser le pis des vaches pour en extraire le bon lait chaud. Mais que nenni ! Fini le massage des mamelles laitières ! En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le pis est lavé, désinfecté et connecté au réseau qui va en quelques secondes, extraire le lait et le refroidir, avant qu’un microbe n’ait l’idée de s’aventurer jusqu’à lui. Elle qui avait rêvé d’un bain de lait chaud, dans un grand baquet de bois, elle a vite réalisé que tout se passait en circuit fermé dans l’inox, le verre et le froid. Dans un décor de laboratoire high tech, elle est restée éberluée à regarder se dérouler les temps modernes de la salle de traite et Charlot s’activer sur le Dixit Dominus de Handel. Car si la vache rumine avec un air bovin, ce n’est pas pour autant qu’elle n’apprécie pas la grande musique et le Charlot aussi.


Elle est revenue le lendemain, espérant un autre tour de tracteur, mais il était déjà parti, étendre son fumier sur les Champs Elysées, afin d’y récolter des subventions.


Elle a marché très loin remontant la rivière. L’odeur nauséabonde avait disparue depuis longtemps, lorsqu’elle est arrivée à sa hauteur. Allongé dans l’herbe, il regardait ses vaches paître la fétuque des prés, le trèfle et le sainfoin. Quand elle lui a demandé pourquoi il n’avait pas de clôture électrique, il a montré ses chiens. Puis, il l’a prise par la main pour l’emmener batifoler dans une meule de foin et jouer dans la rivière. A l’heure de la traite, elle a pressé le pis des vaches et bu le lait tiède à même le seau. De sa langue, il a retiré la mousse qu’elle gardait sur ses lèvres.


Demain, elle reviendra garder les vaches avec lui !



21/12/2008

Enlumineuse


Penchée sur un parchemin, Dame Leine dessine des fleurs de lys et des feuilles de lierre sur des tiges entrelacées autour d’une lettrine dorée. Dans son atelier de la rue Coquillière (1), elle enlumine les laudes d’un bréviaire, mandé par la reine pour le jubilé du cardinal.


Ce jour d’hui un messager est arrivé tout droit de Terres Saintes, annonçant l’imminent retour des croisés. Depuis la venue de cette nouvelle, Dame Leine est émue à la pensée de retrouver son époux, qu’elle n’a pas touché depuis trois ans. A ce que l’on dit, à combattre les infidèles, il s’est couvert de gloire et le bon roi Louis, lui aurait offert un titre et un comté. Si ce que l’on dit est vrai, Dame Leine va changer de condition, mais pour l’heure, ses songes la transportent ailleurs.


Toutes ses pensées s’envolent vers l’objet de son désir, chevauchant à cette heure, sur son blanc destrier, en direction de la grande Paris. Elle est toute à son plaisir de le revoir tantôt. Et tout en dessinant au pied de la lettrine, une tige a bourgeonné en forme turgescente, juste au dessus de deux petites feuilles rondes. Plus au centre, la corolle béante d’un lys blanc, d’où perle une goûte de rosée, se penche vers le bourgeon érigé. Dame Leine sent poindre une douce chaleur entre ses cuisses jointes, qu’elle ressert plus fort pour mieux éprouver sa jouissance. Au sommet du dessin, une fine courge échappée d’une corne de fruits, s’offre vers la bouche pulpeuse d’une rose épanouie, tandis qu’une poire se dresse en direction d’une langue de sauge.


Dame Leine a maintenant très chaud, elle laisse là son ouvrage pour rejoindre à l’étage, la fraîcheur de sa chambre. Allongée sur sa couche, elle a dégrafé son surcot et relevé les pans de sa robe. Sa chemise de lin trempée, lui colle à la peau. Ayant ôté la résille de soie qui les emprisonnait, ses cheveux dénoués s’étalent maintenant, en étoile sur le drap de linon. Sur la table de chevet, un bouquet d’ancolies exhale un parfum suave, attisant sa langueur. Un soupir roule voluptueux de sa poitrine ouverte, vers sa bouche aux lèvres enfiévrées, que sa langue humide, vient tenter de rafraîchir. Du dehors, par la croisée ouverte, le chant d’un jeune trouvère parvient à son oreille, pour agrémenter de son repos. Au son du luth, sa main va doucement sur son ventre, glisse entre ses cuisses. Ses doigts s’immiscent lentement et puis s’arrêtent bloqués dans leur recherche.


Il lui faudra attendre quelques jours, ou bien quelques semaines, ou quelques mois encore, le retour du preux chevalier, portant sur sa poitrine la clé libératrice Cela fait maintenant trois ans qu’elle attend, le ventre ceint, afin de rester chaste et fidèle à l’homme qui guerroie contre le sarrasin impie. Trois ans qu’elle souffre le martyre pour un époux aimant, mais manquant fort de fiance à son encontre.


(1) Didot n’était pas encore né et derrière Montparnasse, les vignes, les champs d’épeautre, les prairies et les bois s’étalaient jusqu’au bourg de Vanves.



13/12/2008

Père Noël privé ou privé de Père Noël ?


De notre envoyée spéciale au ministère des promesses


Afin de financer son plan de relance, le gouvernement a décrété mercredi dernier, la privatisation du Père Noël. Le traîneau et les rennes, vont être vendus par adjudication, dont le revenu servira à financer la RSAD (rente de soutien aux actionnaires démunis).


Quant au Père Noël, qui depuis 1945 bénéficie du statut de fonctionnaire, il va être mis en préretraite. Car nous sommes arrivés à une situation telle, que son niveau d’ancienneté, rend son salaire presque équivalant à celui du président. De plus, on s’accorde à penser que son service s’est beaucoup dégradé au fil des années, de sorte que beaucoup n’y croient plus. Une enquête commandée par le ministère des promesses, relève que plus de 80% des parents achètent eux même les jouets, afin de pallier aux déficiences du service public. Quant au 20% restant, cela fait belle lurette que leurs enfants n’ont pas vu la couleur d’un cadeau.


« Mais cela doit changer et cela va changer ! » a déclaré le président. Cette année, pour remplacer le Père Noël, le gouvernement va faire appel à un sous-traitant venu d’une planète étrangère. Le traîneau sera remplacé par un vaisseau spatial intersidéral fonctionnant à l’énergie cosmique, dont les ressources seraient illimitées. Le ministre des promesses estime que les coûts devraient baisser de trente à quarante pour cent. Début janvier, le gouvernement va proposer une loi de dénationalisation et mettre en place un plan de vente d’actions sur le marché boursier.


Dès la publication de cette information, les réactions n’ont pas manqué. Les syndicats dénoncent l’utilisation abusive d’une main d’œuvre sous qualifiée, sans protection sociale et pour un salaire de misère.


L’opposition craint la perte de nos repères culturels. Car il en sera fini du Père Noël, de son manteau rouge, de sa barbe blanche et de son don d’ubiquité. Il sera remplacé par une armée de E.T. en vélo cross volants, équipés d’une mini hotte accrochée au guidon, pour contenir les cadeaux. En rentrant de la messe de minuit, vous risquez de les croiser, vêtus d’une combinaison rouge à capuchon bordé de fourrure et pédalant à toute vitesse afin de respecter les temps impartis, avant de rejoindre le vaisseau qui les conduira vers un autre quartier, puis dans une autre ville ; toute la distribution devant être effectuée avant l’aube, afin de respecter le contrat de confiance.


De leur coté les associations de consommateurs s’inquiètent, car si le Père Noël était un personnage au dessus de tout soupçon, avec lequel il n’était point besoin de contrat de confiance, il n’en est pas de même avec son remplaçant. Sous couvert de simplification, la commande se fait maintenant sur http://www.perenoel.com/. Ainsi on consulte le catalogue tranquillement, en remplissant la hotte avec les cadeaux choisis. Mais pour valider la hotte, il faut absolument donner les numéros de sa carte bleue, la date d’expiration et les trois derniers chiffres qui se trouvent au dos de celle-ci. N’est-on pas en en droit de se demander, s’il n’y a pas quelque chose de louche là-dessous ?


Quelques jours plus tard au courrier des lecteurs :


Je viens d’apprendre la nouvelle concernant le Père Noël et je vous demande, sur quelle planète son remplaçant va-t-il se fournir ? Dans ma commande, j’ai demandé un amoureux et je crains de me réveiller avec un martien dans mon lit le 25 décembre. Est-il encore possible d’annuler ma commande ?



09/12/2008

Le curé de Saint Bréviaire


L’abbé Letellier curé de la paroisse Saint Bréviaire, accomplissait son sacerdoce avec dévotion, dans son église située entre la rue de Vanves et la rue Didot. Les paroissiens respectables lui témoignaient leur reconnaissance, en versant chaque année de substantielles contributions au denier du culte.


Il partageait son temps entre les offices religieux et les visites aux paroissiens. Cependant, parmi toutes les tâches relevant de son ministère, il préférait secrètement les confessions du vendredi et il en était même arrivé, à attendre ce jour avec fébrilité. Après la messe du matin, il rejoignait la cuisine du presbytère, où sa bonne lui avait préparé son petit déjeuner. Mais le vendredi il accélérait la célébration, puis se hâtait à la sacristie pour ôter sa chasuble et ranger les accessoires eucharistiques. L’instant suivant il en ressortait en soutane, pour se diriger, l’estomac vide mais le cœur plein de compassion, vers son confessionnal, où quelques paroissiennes l’attendaient déjà.


Tandis que le samedi était consacré aux confessions des hommes, le vendredi était réservé à celles des femmes. L’abbé Letellier s’installait confortablement sur son siège dans le compartiment central. Il posait l’étole sur ses épaules et à huit heures précises, il faisait coulisser la porte sur la grille, qui le séparait de la pénitente agenouillée dans l’isoloir de droite, car il commençait toujours par la droite.


Olympe Courbet de Villepinte s’accusait en chuchotant d’avoir menti, en simulant le plaisir pour ne point déplaire à son homme et confessait qu’il lui arrivait de se caresser pendant sa sieste. Mais l’abbé avait besoin d’en savoir plus, afin de mesurer l’ampleur du péché. Pouvait-elle indiquer discrètement, en quoi consistaient ses simulations ? Elle se mettait alors à soupirer avec tant de lascivité que l’abbé en éprouvait une vive émotion. Et concernant ses caresses pendant les siestes ? Oh si peu de choses ! Juste taquiner un petit bouton et s’imaginer se promenant nue dans la salle du conseil d’administration des aciéries Courbet de Villepinte, avec les yeux concupiscents des administrateurs braqués sur elle. Elle prenait alors la ferme résolution de faire pénitence et de ne plus recommencer. L’abbé lui donnait l’absolution avant de refermer la porte sur la grille. Il se recalait sur son siège et se donnait quelques secondes, afin de retrouver une respiration régulière, puis il s’ouvrait sur l’isoloir de gauche.


Athénaïs Bourget-Degas lui confiait que, pendant que son homme la pénétrait, elle pensait à son cheval et cela lui procurait une suite d’orgasmes dont le lendemain encore, il lui arrivait d’en percevoir les résonances. Pouvait-elle préciser la manière dont elle pensait à son cheval ? Depuis qu’elle avait vu pour la première fois une érection de son bel alezan, l’image était restée gravée dans sa mémoire et refaisait surface à chaque fois qu’elle avait besoin d’oublier la petitesse du pénis de son mari. Et, ressentait-elle quelques résonances à l’instant précis ? Soudain, elle était secouée d’un spasme dont le prêtre percevait la vibration de l’autre côté de la cloison. Incapable de répondre, elle baissait la tête et étouffait un soupir entre ses mains jointes. L’abbé Letellier lui donnait l’absolution de la main droite, tandis que sa main gauche apaisait le bas de son ventre.


Clémence Bertois dépensait des fortunes en carottes, courgettes et concombres, qu’elle manipulait en pensant à Philibert Renoir, celui qui était devenu son beau-frère en lui préférant sa sœur. Chaque samedi, elle leur rendait visite en fin d’après-midi, à l’heure où Philibert, rentrant de sa partie de tennis, se dirigeait vers la salle de bain. Depuis qu’elle l’avait aperçu nu dans l’entrebâillure de la porte, elle espérait toujours que l’accident se reproduise. Et s’était-il reproduit ? Hélas non ! répondait-elle, en baissant la tête. Puis elle rajoutait, levant les yeux vers le ciel en se signant, Dieu merci !


Faustine Delaroux rejoignait le boulanger au milieu de la nuit, chaque fois qu’elle souffrait d’insomnie. Elle s’allongeait dans le pétrin vide et il la prenait entre deux fournées, puis couverte de farine mais remplie d’allégresse, elle rentrait finir sa nuit auprès de son mari. Là, Monsieur le curé avait du mal à retenir un « oh ! » de stupéfaction. Souffrait-elle souvent d’insomnie ? Seulement une nuit sur deux. Mais il arrivait que le boulanger souffrit aussi de ne pouvoir dormir, les après-midi où la chaleur l’obligeait à garder les fenêtres ouvertes, laissant ainsi entrer les bruits de la rue. Il la rejoignait alors dans la fraîcheur de sa cuisine et la reprenait sur le bord de l’évier.


Dès qu’elle entendait au milieu de la nuit, Faustine Delaroux passer devant sa loge pour rejoindre le fournil au fond de l’arrière-cour, Perrine Le Ballec ouvrait son lit pour accueillir Donatien Delaroux quelques minutes plus tard. Ils avaient déjà testé les quarante six positions du Kamasoutra, figurant sur un document qu’elle avait trouvé dans la poubelle d’un de ses locataires, puis ils avaient, d’un commun accord, adopté la posture de l’enclume. Là, Monsieur le curé ne posait plus de questions, bien que sa curiosité soit mise à rude épreuve.


Puis c’était le tour de Constance Fontaine qui draguait à la Samaritaine et faisait l’amour dans les endroits les plus inattendus, dans les positions les plus acrobatiques, qu’elle décrivait avec force de détails qui donnaient le vertige à Monsieur le curé. Félicie Renaudot se goinfrait de pets de nonnes et de religieuses au chocolat en lisant des romans libertins, tandis que Sérénade Corvisart trichait au poker avec Bélisaire Renaudot. …


A chacune d’elles, l’abbé Letellier prescrivait pour pénitence, un Pater et trois Avé, puis elles récitaient l’acte de contrition, tandis qu’il leur donnait l’absolution. Elles s’en allaient en paix, pour revenir la semaine suivante, car elles avaient le péché récurrent. Quand il rejoignait la cuisine du presbytère après cette longue matinée de labeur, l’abbé n’avait plus faim, il déjeunait d’une simple soupe de haricots et s’accordait une sieste avant de commencer la rédaction de l’homélie dominicale. Le lendemain matin il prenait le temps d’un petit déjeuner avant d’aller écouter Gédéon Courbet de Villepinte, Aimé Bourget-Degas et les autres. Ce jour là, les confessions ne duraient qu’une heure, car les hommes n’ont pas l’habitude de s’étendre sur leurs péchés et Monsieur le curé était capable d’en mesurer l’ampleur sans en demander plus.


Ainsi allait la vie de l’abbé Letellier curé de la paroisse Saint Bréviaire et cela aurait pu continuer longtemps si un évènement n’était venu le plonger dans un profond désarroi. Le diocèse conscient de l’étendue de sa charge, décida de lui accorder l’assistance d’un vicaire. Un dimanche matin, pendant la grand’messe, juste à l’heure de l’offertoire, on vit arriver le jeune abbé Dutheil. Auréolé par un rayon de lumière descendant du vitrail, avec ses longs cheveux bouclés et sa barbe, il était la résurrection de Jésus et toutes les paroissiennes crurent au miracle.


Le vendredi suivant, lorsque Monsieur le curé se présenta devant son confessionnal, les bancs étaient presque vides. Seules Clarine Blin et Cosette Legall étaient là, l’une pour se faire absoudre ses oublies de prières et quelques commérages pour l’autre. Des petits péchés de rien qui ne justifieraient même pas un passage au purgatoire. Etonné, l’abbé Letellier jeta un coup d’oeil circulaire autour de l’église et c’est ainsi qu’il les aperçut : Olympe Courbet de Villepinte, Athénaïs Bourget-Degas, Clémence Bertois et les autres. Elles étaient toutes là-bas, en face, de l’autre côté de la nef, agenouillées en attente devant le confessionnal du vicaire. Une telle infidélité plongea le prêtre dans un grand désespoir. Il se sentit renié, humilié, trahi et rejeté. Il perdit le goût d’accomplir son sacerdoce. Ses sermons n’avaient plus la ferveur qui jetait tant de grâce sur les paroissiens. Sa bonne s’inquiétait de ne plus le voir faire honneur à sa cuisine, heureusement le jeune vicaire avait de l’appétit pour deux et elle n’avait pas travaillé pour rien.


Et puis, juste avant d’atteindre le fond, Monsieur le curé prit rendez-vous avec son évêque, afin de lui faire part de ses doutes. Celui-ci lui conseilla de confier sa paroisse au vicaire et de faire un pèlerinage. Il se donna quinze jours de vacances pour aller se recueillir sur les reliques de Saint Amour. Chaque jour il s’abîmait en prières demandant au Saint d’intercéder auprès de Dieu, afin qu’il puisse retrouver l’affection de ses paroissiennes. Il promettait de mettre fin à son excès de zèle, concernant la mesure des péchés. Il ne poserait plus de questions et garderait les mains jointes quoi qu’il arrive.


Apaisé par les prières et rempli de la grâce de Saint Amour, l’abbé Letellier reprit sa mission paroissiale un vendredi. Il s’apprêtait à rejoindre le presbytère après l’office du matin, lorsque l’enfant de chœur vint lui annoncer que plusieurs dames l’attendaient devant son confessionnal. Le miracle avait eu lieu et il fit une neuvaine pour remercier le Saint. Et puis, quelques semaines plus tard, ce fut le tour du vicaire de venir se confier à lui. Il apprit ainsi, que l’abbé Dutheil n’avait pas supporté les aveux détaillés des péchés de ces dames. A Madame Courbet de Villepinte, il avait indiqué, qu’il comprenait fort bien le sens du mot simulation, sans qu’elle ait besoin de s’exécuter. Il dispensa Madame Bourget-Degas des détails concernant son cheval. Il envoya Mademoiselle Bertois se cuisiner une soupe de légumes. Il ne partagea pas la compassion de Madame Delaroux pour la dure vie de boulanger, ni la passion de Madame Le Ballec pour le kamasoutra. L’abbé Dutheil, effaré de tant de lubricité avait cessé de confesser le vendredi. Préférant secrètement les hommes, il proposa de se consacrer aux confessions du samedi, tandis que le curé se chargerait exclusivement de celles de la veille. Les paroissiennes retrouvèrent l’abbé Letellier et la qualité d’écoute qu’il avait toujours su leur prodiguer.


Oubliant ses promesses à Saint Amour, il ne résista pas longtemps au désir d’en savoir plus. Il lui arrivait encore de disjoindre ses mains et pas seulement pour le signe de croix, en écoutant Constance Fontaine lui raconter comment elle avait quitté la Samaritaine pour aller draguer au BHV et comment, perchée sur le tabouret dans la cabine du photomaton, elle se laissait tripoter les boutons par le chef du rayon bricolage. Ensuite, elle faisait la sortie de bureau des fonctionnaires municipaux de l’hôtel de ville et contre un mur d’une impasse du Bourg Tibourg, entre les effluves des thés Mariage et celles des falafels de la rue des Rosiers, elle... Mais là, elle s’arrêtait, incapable d’en dire plus. Monsieur le curé n’insistait pas, il en savait assez. Et puis il lui fallait garder des forces pour Sérénade Corvisart et ses parties de poker à la fin desquelles Bélisaire Renaudot se retrouvait nu comme un ver, ficelé en croix aux barreaux du lit, pendant que Sérénade abusait de lui dans tous les sens et de tous ses sens. L’abbé connaissait par cœur le déroulement ces parties, mais il ne lassait pas de les réentendre. Sérénade gagnait au bluff car Bélisaire était naïf, c’est du moins ce qu’elle prétendait, mais l’abbé s’était fait sa propre idée qu’il gardait pour lui. S’il ne prenait pas Bélisaire pour un naïf, il n’en était pas de même concernant son épouse. La pauvre Félicie Renaudot accumulait les bourrelets et les kilos, vivant par procurations les aventures libertines de ses lectures et dégustant des pâtisseries, en attendant le retour de son mari, occupé par des responsabilités professionnelles écrasantes. Tenu par le secret de la confession l’abbé Letellier se taisait.


Conscient de la qualité d’estime qui liait les paroissiennes de l’église Saint Bréviaire à leur curé, l’abbé Dutheil vint bientôt s’enquérir de quelques conseils auprès de l’abbé Letellier afin d’améliorer sa pratique confessionnelle. Celui-ci lui enseigna l’art de la mesure des péchés, qui est ici, en substance, plus un outil pour libérer la parole du pénitent, qu’un instrument évaluatif. Le vicaire adopta les méthodes enseignées par son maître. Il mania avec zèle la pratique du questionnement, oubliant parfois de garder les mains jointes en écoutant Gédéon Courbet de Villepinte confesser le plaisir donné par sa secrétaire à quatre pattes sous son bureau. Mais l’abbé Dutheil avait besoin d’en savoir plus. Gédéon expliquait alors qu’avec une lenteur qui faisait monter en lui la fièvre, elle défaisait un à un le boutons de sa braguette, puis sa main délicate partait dans les méandres de son caleçon à la recherche de son sexe. Lorsqu’elle l’avait enfin trouvé, elle le caressait d’abord du bout de ses doigts fins, comme pour lui dire bonjour, puis elle le prenait à pleine main en le serrant doucement pour le conduire vers sa bouche. L’abbé Dutheil fermait les yeux pour être sous le bureau, il éprouvait alors le goût sucré du miel s’écoulant vers sa gorge, mais il devait déjà s’arracher de ces pensées, car Monsieur Courbet de Villepinte attendait son absolution.


Dans l’ombre du confessionnal Aimé Bourget-Degas dégageait un profil qui jetait un grand trouble sur le vicaire à qui il arrivait même de se tromper de prières. Inconscient de l’état qu’il produisait sur le prêtre, le pauvre Aimé passait son temps à se lamenter de ce que la petitesse de sa verge ne donnait pas toutes les satisfactions attendues par son épouse et s’il n’avait jamais commis le péché d’adultère ce n’était pas seulement par vertu. L’abbé Dutheil, qui l’imaginait petite mais vigoureuse, rassurait Monsieur Bourget-Degas, tout en l’encourageant à persévérer sur la voie de la fidélité.


Philibert Renoir avouait qu’il regrettait de ne pas avoir épousé Clémence Bertois et de lui avoir préféré sa sœur. Chaque samedi en fin d’après midi, lorsqu’il la retrouvait chez lui en rentrant de sa partie de tennis, il courrait vite s’enfermer dans la salle de bain pour se masturber sous la douche en pensant à elle. Ensuite ils dînaient tous ensemble d’un extraordinaire velouté de légumes dont Clémence avait le secret et l’abbé Dutheil aussi.


C’est ainsi qu’entre le curé et son vicaire, la paix revint au presbytère de la paroisse de Saint Bréviaire, tandis que la bonne rassurée, chantait des cantiques en lessivant les caleçons et les draps des deux prêtres.



05/12/2008

Voyages à domicile pour des soins en terres lointaines.


La porte de sa douche est restée entrouverte « j’ai rendez vous chez le kiné à 11 heures, c’est pour cela que je ne vous ai pas attendue, mais pour le shampoing, j’apprécierais votre aide » me dit-t-il, d’une voix douce et ferme qui n’est pas celle d’un vieux. Au centre de soin à domicile, on m’a juste parlé d’un bras dans le plâtre. Il ouvre en grand la porte et c’est ainsi que je fais la connaissance de Gérôme Labranche.


Il est là devant moi, assis nu sur un tabouret. Son bras gauche enveloppé dans un sac plastique repose sur la robinetterie, tandis que de sa main droite il s’arrose copieusement avec le pommeau. Je m’attendais à trouver un vieillard maigrichon aux chairs tombantes et je me retrouve face à un homme, certes plus tout à fait jeune, mais dont le corps généreux et ferme, dégage une force virile qui me laisse figée. Percevant mon émoi, il me tend le flacon de shampoing avec dans le sourire, une pointe de d’amusement. Recouvrant ce qui me reste de raison, je me rétablis dans une attitude professionnelle et commence lui savonner la tête.


Lorsque mes mains s’enfoncent dans ses cheveux, j’ai soudain la douce sensation de me perdre dans la chaleur humide de la forêt amazonienne. Et quand lentement elles glissent vers sa nuque, je débouche alors sur une plage de sable blanc, face à la mer des Caraïbes. En suivant la ligne de sa colonne vertébrale, je suis transportée sur la muraille de Chine. Et descendant de part et d’autre, les vallées de ses reins, pour remonter le long ses flancs, je surfe sur les vagues du pacifique. Sur son buste chaud, je monte à l’assaut des dunes de Chingetti et sur son ventre je parcours la plaine de la Béca. Sur son sexe érigé je découvre ébahie tous les chevaux d'Afghanistan. Glissant entre ses cuisses, du bas de son ventre vers le bas de son dos, je descends le fleuve Niger sur une pirogue en pleine tempête subsaharienne.


De sa seule main valide, il déboutonne ma blouse, dégrafe mon soutien gorge et fait glisser ma culotte, en moins de temps qu’il n’en faut à un homme disposant de deux mains. Je perds le contrôle de l’attitude professionnelle, que j’avais su garder en tapant d’un coup sec, sur les doigts tremblotants de ce pauvre Monsieur Robert, qui s’était essayé au même exercice, pendant que je lui savonnais le ventre hier matin.


Après avoir éjecté le tabouret hors de la cabine, je prolonge le voyage, mon corps contre le sien. Sur ses omoplates, je visite les hauts plateaux hmongs et redescends vers la baie d’Halong. Tout près de sa rizière, je sens poindre un tsunami. Soudain c’est l’éruption du Vésuve qui m’inonde de sa grâce et je reste là un instant, émue de cet ultime hommage. Un instant seulement, car je sens à mon tour monter la déferlante, les cinquantièmes rugissants, un cyclone tropical.


L’ouragan est passé, la douche en une averse balaie les reliefs, pour laisser place à quelques gestes tendres. Je caresse son visage et je baise ses lèvres avant de me recomposer une attitude professionnelle.


Il sera en retard à son rendez vous de onze heures et rue Didot, Monsieur Robert s’impatientera de me voir arriver.


03/12/2008

Un petit travail tranquille ?


J’ouvre la porte pour sortir. Il est là, devant moi. Penché sur sa sacoche, je ne vois que sa casquette bleue marquée du logo jaune. « Un recommandé à signer ! » lance-t-il. Relevant la tête, il me tend son carnet d’un geste vif. Dans sa précipitation, la casquette tombe, libérant la masse de ses cheveux mi-longs. Il est beau comme Samy Frey dans « César et Rosalie ». Et moi, telle Romy Schneider, émue et immobile, je le regarde, sans répondre. En est-il étonné, qu’il lâche son carnet. Nous nous retrouvons tous les deux accroupis sur le paillasson, à ramasser les objets tombés. Nos doigts se frôlent sur le bord du carnet, se fuient gênés pour se retrouver plus loin sur la casquette. Nous nous relevons ensemble, lentement sans nous quitter des yeux.


La casquette coincée sous son bras, il me tend à nouveau le carnet. Je n’ai pas de stylo, il cherche dans sa veste, replonge dans sa sacoche. Se redressant, d’un geste de tête, il renvoie en arrière la mèche qui lui couvrait les yeux, tel un Samy Frey ténébreux devant Romy Schneider. Je saisis le stylo qui m’échappe des doigts. Il le récupère au vol, mais dans le même mouvement reperd sa casquette. Je rattrape le carnet qui voulait s’échapper à son tour. « Où dois-je signer ? » D’un doigt de sa main libre, il désigne la case et je m’aperçois qu’il tremble lui aussi.


Tout en me regardant, il referme le carnet qu’il range dans sa sacoche, replace le stylo dans la poche intérieure de sa veste, ramasse au sol sa casquette en passant et s’en va en reculant sans me quitter des yeux. D’un geste de la main, à la manière de Samy Frey, il renvoie en arrière la mèche retombée sur son front. Moi, comme Romy Schneider, je reste là sur le pas de la porte à le regarder s’éloigner, jusqu’à ce qu’il ait disparu au tournant du couloir. Quelques secondes encore et je rentre chez moi pour aller me poser au bord de la fenêtre, le regard perdu sur l’immeuble d’en face, oubliant que je m’apprêtais à sortir.


Combien de temps suis-je restée là, égarée dans mes rêves ? On sonne à la porte et je reviens à la réalité. Je quitte la fenêtre et juste avant d’ouvrir, je jette un œil par le judas dans lequel s’encadre le logo de la Poste. « C’est le facteur, j’ai oublié de vous remettre votre recommandé ». J’ouvre. Dans un courant d’air venant de la fenêtre restée ouverte, la casquette s’envole à nouveau et la mèche de cheveux retombe sur ses yeux. D’un geste de la main, je la remets en place et doucement prolonge le mouvement jusqu'au sommet du crâne, lentement jusqu’à la nuque, le cou et les épaules. Il s’est rapproché, je me suis reculée, il m’a suivie et nous avons refermé la porte sur nous, oubliant la casquette sur le paillasson.


Je crois bien que j’ai abusé du Service Public, car pour un recommandé, la direction de La Poste estime qu'il faut en moyenne 33 secondes.


Le lendemain j’ai guetté le passage du facteur, mais il était en grève.


23/11/2008

Retouches en tout genre


Rue Didot le 15 avril, il est 16 heure 15 lorsque Alcide Lambert entre dans ma boutique, avec un paquet sous le bras.

- Monsieur Alcide, que me vaut cette visite exceptionnelle ? Etes-vous en avance ou en retard ?

Depuis des années Alcide Lambert fait l’acquisition d’un pantalon à chaque période de soldes. A celle d’hiver il opte pour un pantalon de flanelle grise, à celle d’été pour un autre de toile beige et ensuite il vient me voir pour l’ourlet. La chose est réglée comme du papier à musique, de même que chaque année il augmente d’une taille. Je l’ai vu ainsi passer du 36 au 52, tout en conservant son élégance et sa légèreté.

- Mademoiselle Lisette, regardez-moi bien, ne remarquez-vous rien ?

Je cherche, en effet il y a quelque chose. J’hésite, se serait-il rasé la moustache ? Je n’ai pas le souvenir qu’il en ait porté une, mais à la réflexion il me semble que cela lui irait très bien.

- J’y suis ! Vous allez vous marier.

- Hélas non, pas encore, mais je viens de perdre douze kilos et mes pantalons sont devenus trop grands. Rendez-vous compte ! Tel que vous me voyez, je viens de réintégrer le modèle que j’avais acquis en 2001, cependant il est très fatigué et je crains qu’il ne puisse atteindre les prochains soldes.

- Monsieur Alcide, vous n’êtes pas malade au moins ?

- Non, je vais très bien. Un diététicien bioénergétique m’a prescrit un régime à base d’algues et d’extraits de coloquintes. De plus, je pratique la relaxation inversée et le chant exploratoire. Cela fait plus d’un mois que je perds deux kilos par semaine.

Tout en conversant, le revoilà sortant de la cabine d’essayage, après avoir enfilé le pantalon de l’hiver dernier. Vu de dos, la ceinture lui baillant sur les hanches, le fond entre les genoux et l’ourlet pleurant sur ses chaussures, il à l’air d’un jeune en baggy.

M’agenouillant à ses pieds, je me mets à l’ouvrage. Avec quelques épingles je reprends les coutures latérales et de mes mains je repasse l’étoffe pour ajuster l’ensemble. Soudain, je perçois un léger frémissement sous mes paumes. Sur le bas de son dos, je vérifie l’arrondi, le frisson me gagne. Je m’attarde sur les hanches pour bien plaquer le tissu, tout en évitant soigneusement les épingles, je sens une nouvelle vibration. Je contrôle le tombé, lentement, avec application tout au long de la jambe, le mollet se relâche entre mes mains. En remontant, avant de passer de l’autre coté, je touche pour m’assurer que la couture de l’entrejambe est bien à sa place et je retouche car Monsieur Alcide me redemande de vérifier. En effet, il est momentanément à l’étroit. Je dois libérer un peu la couture, afin de laisser une amplitude suffisante en toute occasion. Je reprends les mesures, je m’ajuste au volume, je remanie la ligne et rectifie la courbe. Je dégage vers la gauche, car Monsieur Alcide porte de ce coté et je contrôle à nouveau.

De touche en retouche Monsieur Alcide a cessé de parler, il a fermé les yeux, la tête légèrement en arrière et le souffle plus court. Il est ému, je suis touchée. Alors je lâche un instant mon ouvrage, pour aller placer l’écriteau « la retoucheuse revient dans vingt minutes » et je baisse le store.


22/11/2008

Le grutier du moulin des lapins


Je ne l'avais pas vu arriver ou alors je n'y avais pas prêté attention. Un matin, pendant mon petit déjeuner, j'ai remarqué qu'elle était là. Une immense grue à tour dressée vers le ciel. Une belle grue jaune et sa flèche gravitant au dessus du chantier du moulin des lapins. Au fil des jours, de petits déjeuners en petits déjeuners, de ma fenêtre sur la rue Didot, j'assistais à l'oeuvre de création d'un immeuble de huit étages. Dans le ciel, c'était un ballet de poutrelles, de ferrailles, de trémies à béton et de plaques préfabriquées. La charge était d'abord treuillée verticalement, puis elle glissait horizontalement avec légèreté sur le rail de la flèche, avant d'être récupérée par des lilliputiens casqués de bleu. Une armée de lilliputiens s'activant sur la dalle. Mais il me fallait quitter mon poste d'observation car le devoir m'attendait. Quand je rentrais le soir, le chantier s'était endormi, Gulliver se reposait et les lilliputiens étaient partis.


Je me souviens parfaitement du matin ou je l'ai aperçu pour la première fois. Il montait à l'assaut de sa grue, tel le dernier relayeur de la torche olympique, grimpant au sommet de la tour du stade pour enflammer la vasque, le jour de la cérémonie d'ouverture des jeux. Puis il s'installait à son poste, dans la cabine, juste au dessous de la flèche et de là, il devenait le chef de l'orchestre sur la scène du chantier. Pour mieux le voir à l'œuvre, j'étais allée quérir mes jumelles de théâtre. Je l'apercevais à peine et pourtant j'étais fascinée de le voir déplacer en quelques gestes, d'énormes masses avec la précision d'un maestro conduisant son ensemble musical. Ce jour là, de ma fenêtre, j'ai assisté à tous les actes de l'opéra, car je me suis fait portée pâle auprès de mon employeur afin de ne rien manquer du spectacle.


En fin d'après midi quand je l'ai vu redescendre de sa tour, je me suis précipitée vers la sortie des artistes. Descendant quatre à quatre les marches de mon immeuble, j'ai couru le long de la palissade et franchis la porte du chantier, juste au moment où il s'apprêtait à entrer dans l'une des baraques.

- Ma p'tite dame il ne faut pas rester là, c'est un chantier interdit au public ici !

- Je voulais juste vous dire que je vous ai vu, là haut sur votre grue, c'est beau ce que vous faites.

Il a eu l'air surpris, alors j'ai rajouté

- Oui vraiment, j'ai apprécié la précision avec laquelle vous déplacez les objets, c'est magique et c'est magnifique.

Il semblait ému, il a bafouillé quelques mots, dont j'ai juste compris, qu'il m'attendrait au café de la sablière dans un quart d'heure.


C'est ainsi que, trinquant mon ballon de sauvignon de Touraine contre son demi de bière, je fis la connaissance de Roméo Gonçalvez, le grutier du moulin des lapins. Avec lui je découvrais tout l'univers du BTP, des fondations jusqu'aux toits. Lorsque Roméo me proposa d'aller visiter sa cabine sur la grue, j'acceptai tout de suite et nous voilà partis à travers le chantier interdit, grimpant dans la nuit jusqu'à son aire, nichée sous le bras de Gulliver. Roméo était trapu et musclé comme un demi de mêlée lisboète de la Benfica. Moi, rassurée, je le suivais sans peur et sans vertige.


Là haut, Roméo m'a montré le maniement des manettes et sans manières, il a continué ses manipulations en promenant ses mains expertes sur mon corps troublé, qu'il a lentement dénudé. Me retournant, en appui sur la fenêtre de la cabine, il m'a prise en levrette. Paris brillait de ses milles et une lumières et moi je brûlais de mille feux. Je buvais à tous les plaisirs : la ville offerte à mes yeux, ses mains contenant mes fesses, son sexe allant et venant en moi, son souffle dans mon cou, et les mots murmurés au bord de mon oreille. Des mots qui disaient "Amo-te" et d'autres encore, que je ne comprenais pas.


Au dessus de Paris, à 80 mètres du sol, Roméo et moi, nous nous sommes envoyés en l'air sans retenue, pour atteindre le septième ciel. Et lorsque simultanément nous avons fusionné dans l'extase suprême, la tour Eiffel s'est mise à scintiller de tous ses flashs pour se joindre à nous.

21/11/2008

Transports et comptabilité


Nazaire Lantigné était employé aux écritures chez Carpo & Ruflette, une compagnie de transports sise au 137 de la rue Didot. Depuis vingt cinq ans, au service comptable, sous les ordres Malo Ruflette, Nazaire alignait les chiffres. De sa plume Sergeant Major, en pleins et en déliés, il rédigeait les libellés, débitait les achats par le crédit des fournisseurs et créditait les ventes par le débit des clients. Il alignait soigneusement les chiffres, les unités sous les unités, les dizaines sous les dizaines, les centaines, les milliers et les autres, sur un journal dont les folios avaient été soigneusement numérotés et paraphés au tribunal de commerce de l'arrondissement.

Lorsqu'il arrivait en fin de page, Nazaire totalisait à la main, la colonne des débits et celle des crédits et il effectuait les reports sur le folio suivant. Lorsqu'il avait enregistré les factures du jour, il reportait les mouvements et les libellés sur les comptes du grand livre et chaque fin de mois, il reportait les comptes du grand livre sur la balance. Puis il additionnait, afin de vérifier l'égalité entre les débits et les crédits. Nazaire avait toujours refusé de s'adjoindre les services d'une machine à calculer.

Tandis que son collègue affecté aux salaires enfonçait les touches et tournait la manivelle, Nazaire parcourait, en chuchotant, les colonnes de haut en bas, puis refaisait le trajet dans l'autre sens pour vérifier. Ce qui était inutile car il ne se trompait jamais, mais c'était la règle et il n'était pas pensable qu'un comptable puisse y déroger.

Chaque soir il quittait le bureau à 18 heures 32 et arrivait chez lui à 19 heure 18. Au passage il s'arrêtait au café tabac, à l'angle de la rue des plantes et de la rue d'Alésia, pour consommer un petit muscadet sur lie et acheter son journal, puis il rentrait chausser ses pantoufles. Il s'installait dans son fauteuil et dépliait le petit parisien, tandis que dans la cuisine Honorine Lantigné préparait la soupe. Ils dînaient à 20 heures en écoutant les informations à la TSF. Pendant que sa femme débarrassait la table et rangeait la vaisselle, Nazaire enfilait son pyjama après s'être soigneusement lavés les mains, les dents, le visage, les pieds et le … (par un geste d'impuissance le narrateur invite à deviner l'objet, qu'il serait inconvenable de nommer ici)

Honorine et Nazaire se retrouvaient sur leur lit, en même temps. Après avoir remonté le réveil il s'allongeait sur sa femme. Et là parfaitement aligné sur elle, ses jambes contre les siennes, tête contre tête, les épaules, les bras et tout le corps, il commençait à se balancer doucement du haut vers le bas et du bas vers le haut, chuchotant des libellés qu'elle ne comprenait pas. Peu à peu elle se laissait emporter par les mouvements. Tandis que la chaleur la gagnait, elle relevait sa chemise, il ôtait son pyjama et en retenue elle accrochait ses jambes sur le dos de son homme. Il la pénétrait avec application, en bon comptable, sans erreur, en contrôlant les flux. Il trempait dans son encre, puis, en pleins et en déliés, lui débitait des mots d'amour pour le crédit de son clitoris et créditait son point G par le débit de paroles coquines et plus encore. Sur un mouvement régulier de balance, ils s'additionnaient et se soustrayaient, avant de cueillir les bénéfices de leurs transports. Et quand ils faisaient le bilan, ils en avaient eu pour leur compte.