06/03/2011

La guêpière

« Une guêpière » s’exclame soudain Fred « Oui une guêpière, c’est ça, c’est exactement ça ! C’est exactement ce que je cherche » ajoute-t-il tout existé, à l’adresse de la vendeuse qui essaye depuis dix bonnes minutes de comprendre ce qu’il désire réellement. Elle lui a déjà présenté dans différents coloris, plusieurs ensembles, avec shorty ou tanga, soutien gorge avec ou sans armatures, ampliformes ou non, mais jusque là, rien ne semble l’enthousiasmer. Il faut dire que c’est une mission quasi impossible qu’il s’est donné là.

Ce n’est pas la première fois qu’il offre une pièce de lingerie à Isa. A chaque fois elle reçoit le cadeau avec une joie polie, puis elle le range dans le tiroir de sa commode, sans jamais l’en ressortir. Quand c’était la mode des culottes brésiliennes, elle en avait reçu toute une collection pour son anniversaire. Elle en avait essayé une au hasard et s’était regardée dans la glace sur toutes les faces. Lui, il avait adoré son mouvement, lorsqu’elle se cambrait pour se regarder de dos. C’était juste après la naissance de leur fille, elle avait dit « je vais attendre d’avoir retrouvé mon ventre plat » et elle avait remis ses culottes en coton « petit bateau ».

Après il y eu la mode des soutien gorges « wonderbra », qui faisaient tant rêver Fred. C’est ce qu’il lui offrit un jour de fête des mères où ils étaient invités chez des amis. Pour lui faire plaisir, elle l’avait mis sous un petit haut à bretelles et Fred avait gardé pendant tout le repas, les yeux rivés sur la poitrine de sa femme assise en face de lui. Mais le soir en dégrafant le wonderbra, dans un soupir Isa avait dit « oh ! comme ça fait du bien de se libérer de cette maudite armure » et le lendemain elle avait remis sa brassier Dim, cent pour cent coton.

A l’époque où les strings sont arrivés, il a encore essayé, mais elle restait invariablement affublée de ses horribles culottes, déclarant d’un ton officiel « La culotte en coton est une garantie de santé ! » et elle ajoutait entre deux éclats de rires « rien de mieux que des fesses bien à l’aise dans une culotte propre et nette, pour conserver le sexe vigoureux ! ». Il faut dire que, quand l’envie de faire l’amour les prenait, Fred n’avait que juste le temps d’apercevoir les sous vêtements d’Isa, tellement elle était prompte à les ôter. Et comme cela se reproduisait souvent, il ne se plaignait pas.

Pourtant il se souvient encore du jour où aux Galeries Lafayette, il l’avait entraînée dans les cabines d’essayage du rayon lingerie. Elle avait passé, l’un après l’autre, tous les modèles de la collection de l’année. Lui, il était là, assis dans un fauteuil en osier, la regardant avec bonheur, s’habiller et se déshabiller, se tourner et se retourner devant le miroir. Elle prenait des poses, jouait des rôles, il buvait ses rires, elle était belle, il était heureux. Puis, dans le désordre de la cabine ils avaient fait l’amour et étaient repartis sans rien acheter, laissant la vendeuse indignée de tant d’indécence.

Maintenant il est là tout émoustillé, les yeux braqué sur l’affiche accrochée au mur de la boutique, présentant son Isa toute souriante, dans un corps parfait, gainé du dernier modèle en dentelle noir de chez « Rosy ». « Une guêpière, c’est ça ! » rajoute-t-il encore une fois pendant que la vendeuse s’enquiert de la taille de la dame. « La taille ? » répète-t-il derrière elle, tandis que sous ses yeux, le sourire d’Isa se transforme en grimaces de souffrances et que la jolie gaine Rosy se transforme en armure. « La taille ? » répète-t-il une seconde fois, perdant peu à peu toute son énergie. « Je vais me renseigner » dit-il en se dirigeant d’un pas fatigué vers la porte, sous le regard interloqué de la vendeuse.

Deux enseignes plus loin, il pousse la porte de l’agence de voyage. Cette année Isa sera heureuse, car à l’occasion de la Saint Valentin, elle recevra le cadeau d’un séjour naturiste, quelque part au soleil et le tiroir à lingerie de sa commode ne s’en plaindra pas.


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